CE QUI REND LA VIE GOURMANDE
Au milieu de l’été, dans un mouvement qui ressemblerait à une petite tape dans le dos administrée par moi-même, j’ai décidé de commencer à noter tout ce qui avait rendu ces derniers mois délicieusement vivants et qui rendrait tous les suivants savoureux .
Cette démarche fait écho à celle de mon désormais livre préféré : le Sel de la vie de Françoise Héritier. Né de lettres à son ami, l’auteur y égrène tout ce qui donne sa saveur à l’existence. Les joies. Les élans. Les peines aussi parfois. En somme, tout ce qui, mis bout à bout, compose la texture d’une vie. Jessica Troisfontaines dont j’admire le travail et l’écriture en parle également dans l’une de ses récentes et sublimes newsletters. J’ai alors eu l’envie moi aussi de me prêter à l’exercice - quelques mots lui sont d’ailleurs empruntés.
Alors voici ma liste. Celle d’une collection de fragments glanés au fil de l’été, comme autant de petits éclats de vie à garder précieusement. Une énumération pêle-mêle de tout ce qui fait vibrer. Des sensations fugaces, des émotions, des émerveillements, des petits plaisirs, des grandes joies mais aussi des chagrins qui tous, participent aux jalons goûteux de notre vie et qui donnent à l’existence toute sa texture, sa profondeur et sa saveur. Une fresque faite de sel, de miel, et de tout ce que finalement la vie recèle.
Alors, Qu’est-ce qui rend la vie gourmande?
de dérober des heures à l’horloge en se réveillant alors que tout le monde dort encore
se réveiller de l’autre côté de l’Atlantique alors qu’on s’y trouvait nous aussi quelques heures avant,
de sortir de l’aéroport et rejoindre quelques minutes plus tard l’un de mes endroits préférés à Montréal,
de surprendre de vieux amis par un retour improvisé,
de retrouver un fleuve comme on retrouverait quelqu’un que l’on aime,
de lire quelques pages d’un livre pour se désengorger,
de ne pas souvenir de films qu’on a pourtant adoré,
de mélanger le nom des groupes ou des artistes, des expressions aussi (souvent),
de se dire que la nuit portera conseil,
de porter ses lunettes de vue pour considérer les choses sous un autre œil,
de lire une phrase qui rachète toutes les médiocrités,
d’échanger des notes vocales avec ses amis à défaut de réussir à les appeler,
de prendre l’air en sortant du travail jusqu’au coucher de soleil,
d’observer les derniers rayons d’une journée quelle qu’elle ait été,
de sentir ses poils qui s'hérissent et ses émotions qui rougissent,
de s’envelopper chaque matin du même parfum mais d’y apporter parfois quelques entorses suivant les contextes,
d’habiller sa personnalité du jour,
de recevoir des compliments et tenter un peu plus chaque jour de les accepter,
de recevoir du courrier,
d’écrire des cartes postales,
de noter dans son téléphone des citations qui nous ont particulièrement touchées en savant pertinemment qu’on n’ira plus jamais les relire,
de garnir des listes de livres à lire et d’en avoir suffisamment pour toute une vie,
d’en faire de même pour les films,
de boire du bon vin au bord de la piscine ou de l’océan,
de s’allonger sur le sable pendant des heures en dévorant des livres les fesses légèrement rosies par le soleil,
de sentir son visage remplit de sel et se délecter d’une douche bien chaude en suivant,
de passer des heures au marché à choisir les plus belles pêches, tomates, fraises ou abricots et s’en régaler chaque jour suivant,
se promener à vélo sans savoir où vraiment aller,
de danser toute la nuit,
de danser tout court,
de sentir l’air doux, piquant ou électrique,
de raccourcir ses heures de sommeil pour que les insomnies paraissent moins longues et les nuits un peu plus courtes,
d’agiter un grand coucou aux copines en sortant de l’eau ou sur la dune lorsqu’on les aperçoit,
d’aimer l’idée d’un bain,
d’aimer l’idée de ne pas réfléchir le matin au fait d’avoir possiblement froid dans la journée,
de porter chaque jour un maillot de bain différent,
de parfaitement planifier ses journées au travail mais ne parfois pas y arriver dans sa vie perso,
d’être profondément heureuse de rencontrer de nouvelles personnes et leur dire,
de réaliser que finalement plus de personne qu’on ne le croyait lisent ce que je peux raconter par ici,
de sentir que moins point de vue compte,
d’entendre que l’on aime ma patte (quelle belle expression),
de ranger son dressing par couleur,
de changer ses meubles de place,
de mettre enfin de l’ordre dans son téléphone,
de trier des photos et se replonger, de fait, dans les souvenirs,
de fouiller dans les armoires chez ses grands-parents,
de se délecter de chaque histoire derrière chaque objet,
de réussir à prendre suffisamment de recul sur une situation et de comprendre qu’il suffisait d’en lâcher prise,
de s’inscrire dans un club de voile après en avoir rêvé des années,
de partir en mer toute une journée,
de voir les dauphins sauter juste devant soi,
de mourir d’envie d’apprendre le piano sans pour autant prendre le temps d’y arriver,
d’écrire à ses amis pour prendre de leurs nouvelles,
de dire combien on les aime et s’organiser pour les voir,
de se faire appeler Didine, Mandine, Mimi, Gourmandine, mon chat, ma douce ou Amandine suivant le jour et les humeurs de chacun,
de cuisiner pour ceux que l’on aime et de toujours dire que ça manque peut-être d’un peu de sucre ou de sel,
qu’on nous confie des histoires et de savoir qu’on en est le gardien,
de retrouver des amis qu’on n’avait pas vus depuis des années,
de rencontrer de nouvelles personnes et se dire ensemble qu’on a l’impression de se connaître depuis toujours,
d’adorer une nouvelle recette et penser pouvoir la manger tous les jours qui suivent,
d’improviser des repas savoureux avec ce qu’il reste dans le frigo,
de partir à l’improviste quelque part pour combler toute la spontanéité qui nous anime,
d’oser partir seule,
se délecter d’un délicieux déjeuner au bord d’un lac,
de goûter le vin comme s’y on s’y connaissait alors qu’on ne peut duper personne sur ce point,
de trinquer, de partager,
de constater que le pain est délicieux,
de flirter avec la satiété en en redemandant,
d’être émue aux larmes devant un documentaire ou au cinéma,
d’être émue aux larmes tout court,
de manger lentement parce que la discussion prend toute la place en bouche,
de se laisser aller à un dessert pour prolonger le moment,
d’inviter et être invitée,
se crémer l'entièreté du corps après avoir pris le soleil et s’imaginer un monde où l’on serait cette fille bronzée toute l’année,
l’odeur de la crème solaire au début de l’été,
les paillettes sur l’horizon de l’océan en fin de journée,
l’espoir d’observer le rayon vert,
de découvrir de nouveaux artistes,
de prendre le temps d’apprécier chaque subtilité d’une musique,
qu’elle nous fasse frissonner,
qu’on nous fasse frissonner,
de prendre le temps de fermer les yeux,
de ne penser plus à rien pendant quelques instants,
d’avoir envie de tout rencontrer de l’autre,
de goûter l’instant flottant où tout est possible,
de se délecter des gestes tendres qui cheminent de la racine des cheveux jusqu’au creux des hanches,
de tirer des plans sur la comète et parfois préférer ne pas le faire,
de ne pas avoir à tamiser la lumière,
de s’étonner de profiter de la réalité aux projections,
d’explorer de nouvelles façons de regarder, se toucher, palper, pincer ou se laper l’épiderme,
de s’étonner de l’heure, toujours plus tard que ce que l’on aurait imaginé,
de retourner dans les mêmes restaurants comme on visiterait les membres de sa famille,
de se sentir enivrée après un verre, ou deux, ou trois et peut-être plus et de faire mine de le regretter le lendemain,
de perdre son français après quelques semaines passées dans un autre pays,
de partir en voyage sans programme précis,
de s’aventurer seule dans les rues new-yorkaises,
d’oser pousser la porte d’endroits merveilleux et de curieusement s’y sentir bien,
de se sentir admirée par notre courage,
de découvrir de nouveaux endroits,
de cocher de nouvelles adresses qu’on avait précieusement notées depuis des années,
de passer une journée seule dans un musée,
de ne penser parfois qu’à soi,
de ménager un espace vacant dans sa valise pour ramener des souvenirs de voyage,
de finalement ajouter un bagage en soute pour en faire profiter tout le monde,
de multiplier mes visites à Montréal dans l’espoir secret qu’un jour je puisse vivre en deux endroits, entre la ville et l’océan,
de choisir mes horaires de train pour arriver à l’heure des repas à destination,
de manger gras en Amérique, trouver ça si bon sur le coup et le regretter juste après,
de retrouver mes intonations en fin de phrases après quelques semaines passées à Montréal,
de retrouver ses amis et s'apercevoir que c’est comme si nous n’étions jamais partis,
d’entendre ma maman dire : “tiens, ça, tu peux le prendre” quand je farfouille dans ses affaires,
de voyager avec quelqu’un que les moustiques préfèrent,
d’appeler en visio son entourage pour leur montrer de belles choses,
de trouver appétissant son bronzage bi-goût,
d’être contente de rentrer chez soi
de partager une même passion avec des personnes merveilleuses,
de se délecter de la moindre petite minute passée en mer,
de penser un instant que le réveil sera beaucoup trop tôt et ne finalement jamais le regretter,
de sortir, puis rentrer, puis sortir, puis rerentrer ma longue planche de sa housse dans ma voiture,
d’étendre le linge sur son balcon et le voir sécher en plein soleil,
de se laisser surprendre,
d’arrêter de caresser son chat pour qu’il en redemande,
qu’on se blottisse contre soi,
de renouveler la vie en se coupant les cheveux,
de lâcher prise sur ce qu’on ne peut contrôler,
de prendre l’avenir avec légèreté,
de parvenir à oublier l'existence du reste du monde pendant quelques heures,
de sangloter devant un film,
de rêver de feux de cheminée et de soleil brûlant sur la peau en même temps,
de fendre une figue ou un abricot parfaitement mûr,
de prendre le temps de se déplacer à pied ou à vélo,
de se sentir choisie,
de se jeter épuisée sur son lit et d’expirer un “aaaah” de soulagement,
de prendre dans ses bras les gens que l’on aime,
de se laisser prendre dans les bras par les gens qu’on aime,
de se délecter des draps fraîchement changés,
de recevoir un message de la personne à qui on était en train de penser,
de reconnaître les légers frémissements caractéristiques de l’endormissement,
de savoir que les choses auront un autre jour demain matin.
Et surtout, de ne pas avoir froid aux yeux, ni au cœur.
Et vous, votre été?
Photos Amandine BOIREAU,
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